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Anaïs Bayle "La Muñeca": "Comme le vent me porte."

Dernière mise à jour : 20 déc. 2023


Anaïs Bayle « La Muñeca » interprètera Cuerpo y Arpa, sa création commune avec la harpiste Nathalie Châtelain, le 21 janvier à 18h à la Milonga del Angel à Nîmes. Le flamenco est de saison. Ce sera dans le cadre du festival off. Notre publication est de circonstance. Avouons-le. Mais si on voulait une jolie promotion vissée à l’hypocrisie par les carcans de la comm’, il ne fallait pas choisir « La Muñeca ». Dépouillé, fait de silences et de quêtes lentes sans souffrir d’accrocs, le verbe d’Anaïs est clair comme son bras qui, dans les nocturnes et troubles effusions du tablao, fuse en découvrant son but sous les percées de son regard bleu.

 

En ce soir de décembre, dans le tintement des verres et les voix graves d’un bar de boulevard, Marie a mis son téléphone sur le mode enregistreur pour capter ce qui ressemble moins à une interview qu’à une discussion entre amies. Ensemble, elles ont abordé les débuts, la place de l’art dans l’époque, le doute, l’isolement, l‘inspiration, la vocation, le milieu du flamenco, ses rythmes, ses évolutions. De son admiration pour Jacques Brel, « El Farruco » ou Patricia Guerrero à l’exploration de son propre style en passant par ces instants de spleen où la danse d’une soleá lui extirpait des larmes, Anaïs, jeune femme fluide à la danse comme un couteau, livre ce qu’elle a creusé à la force du poignet, une trajectoire artistique à part, crevasse d’or et de cordes qui tranche dans l’air pour exhiber l’instant. Le reste se vit sur scène.

 

 

 

Marie : Ça y est, c’est bon, ça enregistre. Anaïs, donc. Salut (rires). Ouais, bon. On arrive à la fin 2023. Quel bilan ferais-tu de cette année et comment définirais-tu le moment que tu traverses artistiquement ?

 

Anaïs : Cette année, c’est quand même assez compliqué. C’est très dur d’avoir des dates. C’est vrai que le fait de monter le spectacle Cuerpo y Arpa avec Nathalie, la création, la mise en place, je me suis beaucoup penchée dessus, ça m’a pris du temps, mais même sans ça, en nombre de représentations, l’année reste difficile.

 

Marie : Quand même, tu as débuté 2023 dans le cadre du festival flamenco off de Nîmes, sous le format tablao [base du cabaret flamenco – guitare, chant, danse], au bar le Jean Jaurès, puis tu l’as poursuivie en présentant le spectacle avec la harpiste Nathalie Châtelain sur un certain nombre de scènes en France et en Suisse. Il y a aussi eu une farruca pour le weekend de l’Ascension après la procession andalouse dans la cathédrale d’Alès et toujours les tablaos dans la région de Nîmes comme dans celle de Tarbes. Moi, en faisant le bilan, j’avais l’impression que ça te faisait pas mal de dates.

 

Anaïs : Oui et non. Si on prend les autres années, j’en avais plus. Mais c’est assez général aujourd’hui.

 

Marie : Pour ce qui est du spectacle Cuerpo y Arpa, le mariage de la harpe et de la danse flamenca est original. Comment as-tu rencontré Nathalie et comment cette idée a-t-elle vu le jour ?

 

Anaïs : Elle est d’abord venue prendre des cours avec moi pour le flamenco et la sévillane, et c’est venu petit à petit, en discutant. Au début je ne savais même pas qu’elle était harpiste. Après en avoir parlé avec elle, je suis allée voir ce qu’elle faisait sur Facebook. Nathalie avait envie de se rapprocher du flamenco depuis longtemps et moi, de mon côté, j’avais toujours voulu faire quelque chose avec la harpe. Je sentais qu’on pouvait tirer une certaine originalité d’un mélange avec le flamenco parce que, attention, je dis bien que c’est un mélange, et même si on retrouve toujours des sonorités très hispaniques, c’est pas du flamenco pur.

 

Marie : Est-ce que tu peux nous dire où le spectacle a été présenté et comment le public l’a reçu ?

 

Anaïs : On a d’abord tourné un format vidéo pour le programme des Jeudis de la harpe sur la chaîne Youtube Camac Harps. Ça a été monté et diffusé. A l’heure actuelle, la vidéo est toujours en ligne. C’était déjà à la Milonga del Angel. Ça faisait office de lancement.



 

Depuis, on a étoffé le spectacle pour le présenter sur différentes scènes de Nîmes. On a également eu deux dates en Suisse et on l’a aussi joué du côté d’Uzès.

 

Marie : Pour ma part je l’ai vu en juillet à Nîmes et ce soir-là il y avait aussi Nico, qu’on connaît toutes les deux et qui, sans jamais se revendiquer connaisseur, aime beaucoup toucher du doigt la profondeur de ce qu’il vit, et Nico disait encore récemment dans les bodegas de Nîmes qu’il n’aurait pas pensé être autant ému par ce spectacle.   

 

Anaïs : Beh la harpe, c’est quand même doux, ça reste un instrument vivant, avec ce côté… pas sensuel mais… c’est pur, voilà, c’est pur et Nathalie a un jeu… c’est ce qu’on appelle le toque en flamenco, elle a un toque très persuasif, avec beaucoup d’émotion. On a énormément travaillé le mélange, la fusion entre nous, et le rendu donne cette complicité, cette communion entre son toque et ma danse. C’est primordial d’ailleurs parce qu’on n’est que deux. C’était pas forcément évident. Il faut lutter contre l’ennui, se mettre à la place du public… on a tout fait pour pas que le public s’ennuie.

 


 

Marie : Est-ce que tu avais déjà mélangé les styles par le passé ?

 

Anaïs : Oui. Il y a quelques années, j’ai travaillé avec une chanteuse qui interprétait beaucoup Jacques Brel. On a monté un spectacle qui s’intitulait Flamenco Brel.

 

Marie : Et comment elle s’appelait ?

 

Anaïs : La chanteuse ?

 

Marie : Ouais.

 

Anaïs : Je ne m’en souviens plus (rires).

 

Marie (en riant) : C’est pas grave. Mais c’était aussi à Nîmes ?

 

Anaïs : Non, c’était à Tarbes.

 

Marie : J’ai toujours trouvé qu’il y avait quelque chose d’espagnol dans Brel.

 

Anaïs : Oui et il y a un côté très…

 

Marie : Puissant.

 

Anaïs : Oui très puissant en fait parce que déjà, l’artiste, j’aime beaucoup, ouais, Brel, c’est quelque chose de… de très grand, on va dire, et danser sur ses chansons, ça me donnait quelque chose de supérieur… enfin pas de supérieur mais quelque chose de tellement profond et fort qu’en fait c’était un moment presque magique.

 

Jacques Brel © Paris Match

 

 

Marie : Pour revenir à toi, je voudrais savoir depuis combien de temps tu danses.

 

Anaïs : J’ai commencé à l’âge de 8 ans.

 

Marie : Tu te souviens de ta rencontre avec le flamenco ?

 

Anaïs : Oui. C’était l’été. J’étais avec mes parents aux Jeudis de Nîmes et forcément, il y avait de la musique, une scène avec de la rumba gitane. C’était la Niña de Fuego qui dansait. D’après mes parents, je suis restée subjuguée, enfin il paraît. A ce qu’ils disent, je dansais toute seule pendant le spectacle et à la fin je suis montée sur scène pour faire trois petits pas comme font parfois les enfants. Et l’année d’après, rebelote. On retourne aux Jeudis de Nîmes, encore la Niña de Fuego, et comme l’année d’avant, je reste scotchée. Là, j’ai dit à mes parents que je voulais apprendre cette danse. L’année suivante, à l’âge de 8 ans, ma mère m’a fait la surprise en m’amenant à l’école de danse Alma de Triana, rue de la Violette à Nîmes, qui n’existe plus aujourd’hui. J’ai dansé la rumba gitane pendant deux ans et après, à l’âge de 10 ans, j’ai commencé le flamenco. Je suis restée dans la même école jusqu’à l’âge de 14 ans. Ensuite j’ai appris avec des artistes, « La Lupi », Rocío Molina, Manuel Liñan, Yurentz Bermudez, Juan Manuel Cortés avec qui, au passage, j'ai toujours gardé de très bons rapports… et à partir de ce moment-là, je me suis dit : C’est sûrement ça que je veux faire. Donc voilà, j’ai jamais arrêté de danser. Après je suis allée me former euh…

 

L’apprentissage © Archives personnelles

 

 

Marie : En Espagne ?

 

Anaïs : Oui.

 

Marie : Parce qu’il faut parler de l’Espagne. Pour toi qui viens d’une famille nîmoise, est-ce que le fait de ne pas avoir d’origines espagnoles a parfois pu t’entraver ?

 

Anaïs : Alors oui un peu. C’est vrai que la plupart des artistes, qu’ils soient guitaristes, chanteurs ou danseurs sont soit espagnols soit gitans. C’est pas évident, et encore plus en tant que femme, de s’intégrer dans ce milieu-là et de pouvoir travailler avec des artistes espagnols ou gitans parce que, même s’il y en a qui sont totalement ouverts, avec d’autres, le rapport peut parfois être un peu moins facile. C’est vrai que moi, sincèrement, je l’ai ressenti et même si ça a évolué avec le temps, cette barrière-là existe toujours un peu.

 

Marie : Tu l’as aussi observé lors de tes stages en Espagne ?

 

Anaïs : Oui, il y a aussi la barrière. Mais attention, je peux tout à fait le comprendre. Je suis française, je le ressens, mais c’est pas qu’avec moi, c’est aussi vrai avec d’autres personnes qui ne sont pas espagnoles. C’est très dur par exemple de pouvoir danser dans un tablao en Espagne si tu es française, japonaise ou autres parce que forcément, c’est déjà compliqué pour eux d’avoir des dates, ils sont très nombreux, donc ils vont logiquement faire d’abord travailler les espagnols.

 

Marie : Tu n’es pas Espagnole mais tu as pris le nom de « La Muñeca ». Ça s’est fait comment ? C’était quand ?

 

Anaïs : Je ne saurais plus dire l’année… ça fait quelques temps… je ne voulais pas garder qu’Anaïs Bayle comme nom de scène, je cherchais, je voulais quelque chose de logique, d’un peu joli quand même, et après, on m’a parlé de « La Muñeca », oui… bon, en espagnol, il faut rappeler que la muñeca, ça veut dire à la fois la poupée et le poignet. On m’a souvent dit : Tes poignets ils sont superbes, ça t’irait bien « La Muñeca » puis t’as un visage de poupée. Le double-sens du terme m’a plu, mais c’est pas forcément moi qui ai pris ce nom-là, plusieurs personnes m’ont d’abord dit que ça me correspondait bien…

 

Marie : Tu dis que ce sont les gens qui te l’ont dit et que tu l’as accepté mais toi, tu te vois comme ça maintenant ?

 

Anaïs : Alors par rapport à la poupée, je sais pas, peut-être mais à l’heure actuelle, je ne me pose pas trop la question. Pour le poignet par contre, c’est vrai que quand tu réfléchis bien, les gens n’ont pas totalement tort.

 


 

Marie : La danse t’a traversée très tôt, mais quand as-tu été sûre que c’était important pour toi au point d’y consacrer ta vie ?

 

Anaïs : A l’âge de 18 ans, j’ai quand même dû faire un choix. J’étais passionnée à la fois par le flamenco et l'équitation. J’avais fait mes études dans ce domaine. J’étais toujours dans le spectacle, même avec les chevaux. Et à 18 ans, donc, je suis partie au Maroc pendant quinze jours pour danser dans un spectacle équestre. En rentrant, je me suis dit : Il faut que tu fasses un choix, c’est soit la danse à fond, soit les chevaux. Je ne pouvais pas continuer à lier les deux ou alors j’aurais fait chaque chose de manière superficielle. Ce n’était pas ce que je voulais. Donc j’ai choisi le flamenco. Disons que dans la passion, même si j'aime toujours les chevaux, c'est le flamenco qui a pris le dessus.

 

Marie : Et tu es danseuse professionnelle…

 

Anaïs : Oui.

 

Marie : C’est facile de vivre de son art ? 

 

Anaïs : C’est très dur. Je dois t’avouer qu’en ce moment, je me pose pas mal de questions. C’est l’année la plus difficile. Dans la société, à l’heure actuelle, tout augmente. Les gens regardent beaucoup aux dépenses. On a forcément du mal à vendre un spectacle.

 

Marie : Peut-être aussi en termes de reconnaissance…

 

Anaïs : Oui. Il y a toujours des gens qui te disent : Ah mais tu vis de ça toi ? C’est ton métier ? C’est sûr qu’ils ont tendance à se dire qu’on ne travaille pas vraiment. C’est pas tout le monde, mais il y a toujours des personnes qui vont voir ça comme un passe-temps, un loisir, et pour eux ça ne peut pas être un métier, c’est tout au plus un métier-passion, alors que ça demande beaucoup de sacrifices… et c’est vrai qu’à l’heure actuelle, oui, tu te poses plein de questions. Au début, quand t’as vingt ans, vingt-cinq ans, tu te dis : Bon, je débute, c’est pas grave si je galère un peu. T’as pas trop le truc de te dire que financièrement ça va pas, mais à vingt-neuf ans, tu réfléchis, t’as jamais trop été valorisée professionnellement et pourtant, Dieu sait si c’est beaucoup de travail, non seulement artistique, mais en plus en termes de papiers, de dossiers, de communication et tout ça… c’est moi qui fait tout et c’est un peu lourd à porter parce que parfois, t’as même aucune réponse, t’essaie de te démener…

 

Marie : Certains organisateurs ne prennent pas la peine de te répondre ?

 

Anaïs : Eh bé l’autre fois, justement, on en parlait avec Nathalie. Elle me disait aussi que cette année plus que jamais, elle était impressionnée, avec tous les dossiers qu’on avait envoyés, du peu de réponses, même négatives, qu’on avait reçues. Moi-même, jusqu’à présent, j’avais jamais ressenti ça.

 

Marie : Sans trop de transition, ou peut-être, je sais pas, mais le flamenco est une danse où l’on n’est que très peu seul sur scène…

 

Anaïs : (Rires)

 

Marie : A part Nathalie, tu as collaboré avec d’autres artistes ?

 

Anaïs : J’ai beaucoup dansé avec la guitare de Manuel Rodriguez et le chant de Mariano Zamora. Ce sont deux artistes avec qui je garde une très bonne entente sur scène. J’ai aussi collaboré avec la flûtiste Fabienne Miqueu, l’accordéoniste Ludovic Bulcourt, les violonistes Paul Guta et Sylvie Cassagne. Dans toutes mes collaborations, à chaque fois, j’ai tenté d’obtenir un feeling. Récemment, pour le festival ibéro-andalou de Tarbes, j’ai dansé avec la chanteuse Claire Gimatt. On ne se connaissait pas mais on s’est très bien entendues, ça s’est très bien passé artistiquement, humainement…

 

Scène large © DR

 


Marie : Tu as toujours besoin de sentir ce fluide…

 

Anaïs : Le public doit percevoir une harmonie…

 

Marie : Mais ça dépend des soirs j’imagine…

 

Anaïs : Aucun soir ne se ressemble, c’est vrai, parfois on est fatigué, contrarié, mais il faut rester professionnel. On entre dans une bulle sur le moment. Il faut lâcher le reste et se concentrer sur l’harmonie…

 

Marie : Ça fait maintenant dix ans que tu fais de la scène…

 

Anaïs : Un peu moins…

 

Marie : Comment a évolué ton rapport au public?

 

Anaïs : Dès mes premiers tablaos, j’ai tout de suite ressenti un public intéressé par mes spectacles. Ça m’a permis de prendre confiance. Au fil des années, certaines personnes qui me suivent ont vu ma danse prendre de l’ampleur, gagner en maturité. Apparemment, je m’impose plus sur scène que dans le passé. Moi je trouve ça très beau… l’évolution de mon rapport au public est très positive. Chaque public, chaque endroit est différent mais souvent, les gens me portent. Par exemple, je ressens les applaudissements, surtout à la fin d’une danse, et je sais dans leur teneur s’ils sont chaleureux ou pas. C’est très important. Je ne sais pas pour les autres artistes mais pour ma part, dans un spectacle, quand je commence la première danse, j’ai besoin de tout donner très vite pour sentir que les gens sont dedans parce qu’autrement, ensuite, sur une heure, une heure et quart, ça peut être très difficile, même physiquement, de s’engager si tu ne te sens pas poussée.

 

Marie : C’est d’ailleurs un des traits du flamenco d’avoir un public qui, comme ça peut l’être dans la tauromachie, participe au spectacle en donnant de la voix, en encourageant.

 

Anaïs : Oui mais parfois, certains sont moins connaisseurs que les autres et ce n’est pas parce qu’ils sont moins au courant des codes ou des façons d’intervenir qu’ils vont être moins chaleureux, moins applaudir, moins réagir au moment présent, ça n’a rien à voir, c’est une question de sensibilité.

 

Marie : Comment tu définirais ton style ?

 

Anaïs : Comment je définirais mon style ?   

 

Marie : Oui.

 

Anaïs : Mon style… euh… (passe un long silence). C’est pas évident...

 

Marie : Tu t’appelles « La Muñeca », tu vas vers la harpe, tu aimes Brel, tu es française… 

 

Anaïs : Disons que j’ai un style assez… assez traditionnel avec une touche de modernité, dans le sens du mélange… euh… ouais après… bon…

 

Marie : Mais quand tu danses en tablao, tu respectes la profession, je veux dire le style pur du flamenco.

 

Anaïs : Oui, je vais à fond dans le flamenco pur mais je vais tenter d’y mettre quelque chose qui m’est propre. Je veux que ce soit moi. J’y tiens beaucoup. C’est très dur de trouver son propre style. Ça vient au fil du temps. Au début on se cherche. On prend de l’un, de l’autre. Pas forcément au tout début parce qu’au début, tu apprends, tu adores telle ou telle artiste donc tu vas faire un peu comme elles etc. Puis au fil du temps, tu te dis : Non mais attends, c’est pas moi ça. Alors tu te mets à chercher ce que tu es vraiment. Et c’est vrai qu’on m’a déjà dit : Tu as vraiment un style à toi. Parfois certains danseurs assument d’épouser le style des autres. C’est leur propre choix. Moi je cherche plutôt à posséder le mien. Je trouve que ça ouvre des portes vers une certaine spontanéité. Mon but à moi, c’est d’être moi, d’atteindre en dansant ce que je ressens.

 

Marie : Et dans la construction de ce style, tu t’es inspirée de certains danseurs ou danseuses ?

 

Anaïs : Oui, évidemment. Au début il y a eu Eva Luisa auprès de qui j’ai beaucoup appris, il y avait aussi María Juncal que j’aime beaucoup, Patricia Guerrero et d’autres bien sûr qui peu à peu m’ont insufflé des choses.

 

Marie : Justement, concernant l’expression, ton outil en tant que danseuse, c’est avant tout le corps. Avec Laurent, récemment, on a vu un passage de la danseuse Susana Lupiañez « La Lupi » dans le programme de TVE Caminos del Flamenco où elle disait avoir trouvé de nouveaux mouvements à cause des douleurs dues à ses hernies discales. On dit aussi qu’à son époque, Carmen Amaya compensait une insuffisance par la danse puisqu’elle éliminait les toxines en tapant du pied, ce que ses reins échouaient à faire. Est-ce que tu as parfois ressenti ce genre de rapport troublant, de douleur, à la fois conflictuel et complémentaire avec ton corps ?

 

Anaïs : Je touche du bois mais jusqu’à présent, je n’ai jamais eu ce type de problèmes.

 

Marie : Tu vois… je veux dire : ce corps à la fois prison et occasion malgré soi de trouver autre chose.

 

Anaïs : Une année, c’est vrai que j’ai eu une tendinite au pied. J’ai dû, pour compenser, appuyer davantage sur d’autres mouvements vers lesquels je serais moins allée, qui me coûtaient, qui me faisaient mal parce qu’il y avait dette douleur de départ.

 

Marie : Pour le cas de Carmen Amaya par contre, si on en croit ce qui est dit, c’est plutôt la danse qui l’aidait à se soigner…

 

Carmen Amaya © Jocelyn Ajami

 

Anaïs : Alors après, se soigner par la danse, physiquement, oui, c’est sûr… et pas que physiquement. Mentalement aussi. Quand parfois tu as des soucis, que tu commences à danser, tu es portée par ça et c’est aussi ça qui te porte, tu vas oublier… ou pas oublier… oublier juste au moment où tu danses et c’est ça qui est très beau, tout oublier ne serait-ce que dix minutes. Physiquement c’est un remède, et mentalement aussi.

 

Marie : Et pourtant, paradoxalement, ça demande énormément au corps, c’est très exigent.

 

Anaïs : Oui mais parfois, il y a un côté qui peut ressembler à… comme si on était en transe, et cette transe fait oublier la douleur… la douleur physique mais aussi mentale. C’est dû à la force de la danse. Puis le flamenco raconte des choses. Parfois selon les styles que tu danses, comme la seguiriya ou la soleá qui sont des rythmes puissants et mélancoliques, alors là c’est… c’est…

 

Marie : Donc il peut t’arriver d’utiliser des éléments de ta vie personnelle pour les exprimer par la danse ?

 

Anaïs : Oui. Un jour, par exemple, ça n’allait pas du tout. J’étais seule. Pour évacuer, j’ai voulu danser por soleá, qui est mon style préféré, un style très puissant, très profond, d’ailleurs on l’appelle « la mère du chant », c’est pas pour rien, et là j’ai commencé à danser et en dansant, j’avais les larmes qui coulaient toutes seules, sans savoir que ça se passait comme ça, mais c’est la force de la guitare et du chant ajoutées à la douleur que moi je pouvais ressentir à ce moment-là qui ont fait parler mon corps…

 

Marie : C’est… il y a pas de mots…

 

Anaïs : C’est le corps qui s’exprime. Y’a pas de mots… non… y’a quelque chose de ton âme, tu vas te poser une question et tu vas dire : Je suis désolée, je peux pas l’expliquer, c’est comme ça.

 

Marie (Après un long silence) : Pour rester dans l’expression du sentiment, parfois, sur scène, dans le flamenco, le public peut avoir l’impression qu’il y a un risque de conflit entre la virtuosité technique d’une part et la profondeur de l’autre. Tu en penses quoi ?

 

Anaïs : C’est une bonne question. Ça se discute. Ça dépend des personnes. Quelqu’un de virtuose, quand il va jouer, quand il va danser, peut absolument ne rien transmettre comme il peut dégager quelque chose. C’est propre à chacun…

 

Marie : En tauromachie, le public parle parfois de "techniciens" pour qualifier les toreros qui vont tout très bien faire mais qui manqueraient de profondeur, alors que des fois, un torero qui va faire un peu moins bien, tu sais pas pourquoi, d’un coup, ça te transporte…

 

Anaïs : Moi, sur cette question-là, que ce soit à la danse, à la guitare ou même en tauromachie, je peux voir quelqu’un qui fait pas grand-chose, mais en fait, pas grand-chose, c’est énorme, parce que ce qu’il dégage en faisant ce pas grand-chose, tu te dis : Waouh. Et t’en as d’autres qui vont te faire cinquante-mille trucs et tu te dis : Non, y’a rien. Par exemple le danseur « El Farruco », le grand-père, qui maintenant est décédé, quand tu le voyais sur scène, rien qu’en montant ses bras, tout doucement, jusqu’en haut, des fois ça prenait deux minutes, rien que pour lever les bras, mais quand tu le regardes faire, en vidéo évidemment, tu te dis : C’est énorme. Pourquoi ? Tu sais pas. Il dégage un truc, tu te dis : Ouais. Pourtant il a rien fait. Enfin, « il a rien fait », si, justement, tout est là. Moi ces gens-là vont plus me toucher que des techniciens qui sont super forts… après ça m’est propre. Mais je dirais que oui, on peut lier la virtuosité à la profondeur, il faut prendre les gens au cas par cas.

 

"El Farruco" montant les bras © DR

 

Marie : Pour en revenir à toi, en tablao, on t’a beaucoup vu danser por farrucas, soleá, tarantos, alegría… il y a des compás que tu affectionnes plus que d’autres ?

 

Anaïs : Mon préféré, je l’ai dit, c’est la soleá parce que dès que je rentre sur scène avec, il se passe quelque chose à l’intérieur de moi. Ça je ne pourrai pas expliquer. J’aime aussi beaucoup la farruca. C’est un style très ancien. On le danse moins aujourd’hui et je trouve ça dommage. C’est très beau, une farruca, très profond. Il y a tout un tas de styles qu’on oublie un peu aujourd’hui comme la caña ou le garrotín avec lesquels il y a encore beaucoup de choses à faire.

 

Marie : Qu’est-ce qui t’a donné envie d’aller vers les styles plus anciens, presqu’un peu oubliés ? Tu parlais pourtant de modernité tout à l’heure.

 

Anaïs : Justement, ces styles peuvent parfaitement s’intégrer dans la modernité. Il faut juste pouvoir les faire passer. Il faut pas qu’ils se perdent. Ils ont existé. Ils existeront toujours. Ils le méritent pour leur beauté.

 

Marie : Et puisque on parle des styles, on remarque que les spectacles de flamenco finissent souvent par un fin de fiesta por bulerías mais que toi, tu as davantage tendance à terminer par des sévillanes.

 

Anaïs : Parfois je finis en bulerías mais je regarde d’abord qui est dans le public. S’il y a beaucoup d’élèves qui apprennent la sévillane avec moi et qu’ils ne savent pas forcément danser por bulerías, je vais vouloir qu’on finisse ensemble. Mais c’est toujours en fonction du public. Si le public est très flamenco, je finis por bulerías.

 

Marie : On a l’impression que ça traduit un isolement dans la scène flamenco nîmoise.

 

Anaïs : Oui. Si je ne finis pas por bulerías dans les tablaos à Nîmes, c’est parce qu’il n’y a jamais de flamencos nîmois ou des environs qui viennent me voir danser.

 

Marie : A ce propos, l’an dernier, au bar le Jean Jaurès, pour le festival off, tu étais accompagnée par la guitare de Manuel Rodriguez et le chant de Mariano Zamora qui étaient tous les deux dans une forme particulièrement propice à l’explosion de ton talent, et ce soir-là, à la fin du spectacle, Laurent discutait avec une aficionada au flamenco qui était venue te voir pour la première fois et s’étonnait de l’absence du monde du flamenco nîmois. Elle disait même qu’après la soirée qu’elle venait de vivre, les absents avaient « manqué quelque chose ». Comment on peut expliquer ça ?

 

Anaïs : C’est vrai que, comme beaucoup d’autres milieux, le monde du flamenco est assez fermé. Il risque aussi toujours d’y avoir de la jalousie. C’est parfois dur de s’intégrer. On en parlait aussi tout à l’heure avec la question des origines. Il y a aussi le fait que je sois jeune par rapport aux autres danseuses nîmoises. Il y a peut-être une histoire de concurrence, de places à prendre ou à garder… mais en fait je sais pas vraiment… je ne fais que supposer… je me suis toujours sentie un peu à l’écart des autres danseuses, mais au fil des années, ça peut te donner une certaine force. Tu te dis : Moi je fais ça, ça plaît ou ça plaît pas mais je le fais, peu importe ce qu’on va penser. C’est l’isolement qui te permet ça. Mais ça reste difficile parce que c’est aussi un milieu… alors… j’aime pas dire ça, mais il y a un milieu très faux-cul et moi, par mon tempérament, j’ai beaucoup de mal avec ça. Je suis quelqu’un d’entier, alors c’est pas simple de s’intégrer. Et encore plus quand on te propose des spectacles dans la région, à Nîmes, depuis des années, et que malgré le fait que tu sois présente sur la scène, aucun flamenco ne vienne te voir. 

 

Marie : Mais ça ne t’a pas empêché de continuer malgré tout, de savoir que c’était ta vocation, et ça t’a peut-être aussi donné l’opportunité de prendre ton propre chemin.

 

Anaïs : Oui.

 

Marie : Parce que forcément, le groupe réduit les chances de faire des choses différentes.

 

Anaïs : Tout à fait. Puis j’ai toujours été discrète. Avant, je parlais pas beaucoup. J’étais quelqu’un de réservé. Toute jeune, j’avais un gros manque de confiance en moi, ce qui ne m’a forcément trop aidée non plus. Et peu à peu la danse m’a fait avancer. J’ai dû travailler sur moi pour ne pas perdre mes moyens par rapport au regard des autres, de ce qu’ils peuvent penser, de comment tu danses etc., toutes ces choses qu’à l’heure actuelle j’ai dépassées. Mais y’ a toujours ce que côté de te dire : Merde, tu travailles, tu te bats pour faire des choses et soit on te facilite pas, soit tu connais pas untel ou untel qui va te faire rentrer là. Et comme j’ai souvent fait les choses toute seule, sans presque jamais être aidée, c’est beaucoup plus rude que quand tu ressens une entraide. Moi par exemple, j’ai mes parents qui m’ont aidée, mais jusqu’à une certaine limite, parce qu’après ils pouvaient plus. Et là tu dois mettre les bouchées doubles, et au bout de toutes ces années, tu n’es toujours pas valorisée pour ton travail…

 

Marie : Est-ce que tu pourrais quand même citer des artistes qui t’ont inspirée ?

 

Anaïs : (Un long silence qui ressemble à un trou)

 

Marie : Bon après t’as déjà parlé de Brel, d’El Farruco, de Patricia Guerrero…

 

Anaïs : Oui… euh…

 

Marie : …

 

Anaïs : Après il y a beaucoup d’artistes dont j’ai dû voir l’œuvre et dont je ne me souviens plus le nom. Mais là… je… là… j’en n’ai pas…

 

Marie : Dans une vie, il y a aussi les gens que tu rencontres et qui ne sont pas forcément des artistes mais qui peuvent aussi t’inspirer.

 

Anaïs : Oui mais là… alors là… je… je suis pas capable d’en citer. Mais je réfléchirai à cette question.

 

Marie (en riant de fatigue) : Bon en même temps on parle depuis une heure.

 

Anaïs : (Rires)

 

Marie : Et maintenant, quelle direction tu voudrais donner à ta trajectoire artistique ?

 

Anaïs : Je fais un peu comme le vent me porte. Si j’ai une opportunité pour un spectacle à droite ou à gauche, si je peux, je le fais, mais j’ai rien de précis en tête pour mon avenir. Je vais pas forcément chercher à faire un truc énorme. Je ne veux pas tout le temps monter sur des grosses scènes. Je préfère donner beaucoup à vingt personnes, me satisfaire de quelque chose de plus humble. J’ai toujours préféré les petites salles aux grandes scènes parce qu’on y ressent moins de froideur. C’est plus intimiste. Et le flamenco réclame cette intimité. Moi-même, en tant que spectatrice, j’ai vu beaucoup de spectacles autant dans de grands théâtres que dans des petits bouibouis, des bars, des tablaos, et c’est dans l’intimité que j’ai ressenti les émotions les plus intenses. Les théâtres, les grandes scènes, je les vois plus adaptés aux spectacles plus créatifs. Pour la profondeur, la pureté, il vaut mieux être à l’étroit.   

 

Marie : Et comment tu vois le flamenco d’aujourd’hui, ses évolutions, ses nouveautés ?

 

Anaïs : Le flamenco évolue tout le temps. C’est légitime. La vie évolue, le temps passe, c’est logique, c’est normal. Le bémol c’est peut-être qu’ils vont parfois partir dans thèmes où, en tant que public, on ne sait pas trop où ils veulent en venir. Et quand tu sors d’un spectacle où tu n’as rien compris, tu retiens ça, pas le danseur en lui-même, tu vois ce que je veux dire ?

 

Marie : Oui, oui. 

 

Anaïs : Pourtant le danseur ou la danseuse est excellentissime. C’est le petit reproche qu’on peut faire à l’heure actuelle en termes de créations. Mais attention, y’a un niveau très élevé, très poussé, et c’est aussi ce qui peut faire perdre le contact avec le public.

 

Marie : Des spectacles pour initiés ?

 

Anaïs : Il y a peut-être un besoin d’exprimer quelque chose, dans le moment que traverse l’artiste, et qui s’exprime en oubliant un peu le rapport au public. Des fois, par rapport au niveau technique, au point où c’est poussé, on veut peut-être trop en faire…

 

Marie : On revient sur la dualité entre virtuosité et profondeur.

 

Anaïs : C’est ça, oui. Il y a aujourd’hui de très bons danseurs qui ont dépassé le traditionnel et qui veulent exploiter d’autres choses. On peut vouloir ça, c’est tout à fait normal, mais c’est à double tranchant.

 

Marie : Et tu découvres des choses intéressantes ?

 

Anaïs : Oui. Oui, oui. J’ai vu Patricia Guerrero par exemple dans son spectacle Catedrál qui était très spécial mais que j’ai beaucoup aimé pour… je sais pas… je l’ai ressenti… il y avait un gros travail de création, une harmonie sur scène entre les différents danseurs puis c’est une danseuse que j’aime beaucoup. J’ai pris deux stages avec elle. J’aime énormément son style même s’il est moderne.

 

Marie : Elle modernise en gardant l’émotion…

 

Anaïs : Oui. C’est une danseuse qui n’est pas froide. Elle a une technique fabuleuse et elle dégage quelque chose à la fois. 


Patricia Guerrero, Catedrál © Oscar Romero

 

Marie : Je crois qu’on a fini. Je n’ai plus grand-chose à te demander. Ah ! Si… pour conclure : où peut-on te voir danser ?

 

Anaïs : A la Milonga del Angel bien sûr, le 21 janvier à 18h, avec Nathalie Châtelain à la harpe.

 

Marie : D’autres projets ?

 

Anaïs : On présentera aussi le spectacle Cuerpo y Arpa dans les Cévennes, au Vigan et à St-Jean-du-Gard dans l’année qui vient. Puis on espère avoir d’autres dates ailleurs, notamment en Suisse.

 

Marie : Et Madrid, Séville… (rires)

 

Anaïs (en souriant) : Peut-être, qui sait… 

 

Marie (en regardant l’enregistreur du téléphone) : Oh purée… eh bé il [Laurent qui va se taper la transcription mais qui, à l’instant présent, boit de la bière au comptoir] va avoir du boulot !

 

Anaïs : Oh pauvre et ça a duré combien ?

 

Marie : Une heure et quart.

 

Fin de l’enregistrement.

Arrivée des deux hommes au dirigisme moqué par les deux femmes.

Photo.



 

 


 

 

 

 

 

 

 

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Nicoleta

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