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  • laurentmut

Nicoleta

Le succès vif d’un regard. L’obscurité dans les phares. De ces ponts en voûtes où s’écrase le bruit d’un train, j’ai le souvenir des petits matins noirs, de retour du boulot dans la nuit, quand mon chauffage léchait la vitre et que pour ternir les guirlandes pendues aux torpeurs de la ville, ma buée comme un trouble bafouait les feux rouges.


Nicoleta travaillait à Nîmes, près d’un platane, aux vents des annonces de la gare, contre l’essieu crissant sur la lézarde des murs, des toits, des poubelles et des clochards qui poussaient leur caddie pour dormir sous les arches.

 

Elle luisait à peine. Elle bougeait un peu. Elle s’avançait pour enjôler l’air nébuleux mais dans un halo de fatigue, près de la brillance de ses bottes, l’âpreté de mon moteur ne pouvait que vagir.

 

Son envol ne bruissait qu’en métaphore. Un coup de frein. Le corps penché au carreau. L’encadrement comme un contour de portrait, flash bruni au dégât des soupapes, ceignait la jupe contre son galbe, le cul en arrière pour exposer sa beauté subreptice dans le néant de ces nuits où le prolo éreinté croisait son regard, ces nuits denses qui hurlaient des sirènes, le bruit d’une moto, la peur du surin, un couple de junkies, un banc sous un mûrier, des saoulards en goguette près de l’arche Stark, les insultes, les voyous, une patrouille puis la mort, toujours la mort, au moins comme un risque avec en première ligne le corps de Nicoleta, son amour sous le strass, les reins en ubac du jour et de ses vies rangées, peinte d’un éclat au regard, blessée derrière la bienséance, chaque soir dans les caresses, chaque soir sous des bites, l’âme en supplément gratuit jusqu’au soir de la départementale, du village, du fossé, du couteau.

 

Rodilhan. Cinq coups dans la chair. Le corps en sang. Son cadavre gisant décomposé sous les herbes hautes. L’assassin était sorti du vide avec la raideur brutale d’un colosse et, pour être sûr de bien la finir, avait percuté son corps en prenant la fuite.

 

La malheureuse avait quitté son pays pour tenter sa chance en France. Merci torchon. Son pays : la Roumanie. Non loin de Craiova. Du fond victorieux de l’est, il ne reste que la brume. Chaque évaporation d’un rêve dégrade l’évocation d’Europe.

 

Les jours d’après, on vit fleurir sous son platane un de ces autels du choc. Son trottoir devenait monument. C’était beau parce que le rebut serrait ses coudes sur le goudron pour étaler un parterre de fleurs sous la flamme des cierges, beau parce qu’on pressentait l’image pieuse portée par des putains, des réprouvés, des marginaux qui, dans leur procession, bâtissaient à la morte un espace comme on fait pour les saintes, les artistes ou les généraux.

 

Mais ce genre de splendeur ne peut qu’être éphémère. Le monde est trop dégueulasse. Très vite, un matin, tout disparut. Je veux dire la beauté tragique du désordre. Plus de fleurs. Plus de bougies. Juste le vide. Le même vide qu’avant sans Nicoleta pour lui faire la nique. Cette fois, on avait tout nettoyé.

 

Près du platane se terrait à nouveau l’entrée proprette de l’école, les briques rouges et le drapeau tricolore avec la gentille devise de la République, celle qu’on connaît tous, qui parle de liberté, d’égalité… plus tard, le risque, c’était l’oubli.

 

Pendant le procès, quand le palais eut l’ambition de faire justice, l’avocat général déclara : « La vie de Nicoleta était compliquée, difficile. On n’a même pas de photo d’elle à part celle de son corps. » Pas d’image. Non. Juste l’idée. J'ajoute : un songe fugace comme les étoiles qui traversent le ciel et disparaissent avant qu’on ait le temps de vraiment les regarder.

 

Nicoleta n’est plus qu’un regret, un jet d’air tendre qui s’éparpille dans le rien du jour et sur la nuit opaque. Aujourd’hui encore, une ombre floue détale de son tapin vide. Il suffit d’y passer. Et quand je traverse l’avenue Carnot, pris de tournis à force de marcher, je pense à elle, si belle, qui fut assassinée.


FIN


La Vénus au platane © laurentmut.com

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